drap fermé / clichés (13 nouvelles boucles)


#danslesfossés

affichage participatif le 13 janvier 2018 rue des fossés louis VIII à rouen
initiative guillaume pinchaud @regardmouvant

13 images & 13 textes (les images présentes ci-après sont celles capturées après affichage des originales 82x85)

1

le port devant immense taché de mille conteneurs ponctué de grues bras de géants qu’efface une poussière charbon basculant d’un haut tapis collines d’ici de la centrale au gris déjà se mêlant

l’odeur simple situe suffisant à faire exister chacune des choses qui entourent et de ressentir les masses se soulever monstres d’acier se déplaçant juste les yeux fermés dans un silence drapé

les yeux ouverts tout se donnerait et le bruit on l’entendrait pareil et les odeurs à plein nez alors c’est les yeux clos que tu avances les mains tendues à bout de bras ondulant sur les reliefs d’usage et fragments

debout démuni entouré monde invisible et noir mais monde envahissant enveloppe habit

de l’air ici il n’y en a pas pas plus que d’espoir rien pas là pour ça ni lui ni toi et cette main qui parcourt le vide ne protège ni n’écarte ce qui est là

ouvrir les paupières voir la lumière ébloui juste du blanc à la place du noir étirement d’un éclair temps puis disparaître se fondant à la grisaille au bruit au vent découpant chaque chose maladroitement

au centre autour est le reste tu tournes sur toi-même manquant de tomber les choses apparaissent mur de béton sol de terre rails incrustés cheminées et grues en l’air érigées conteneurs charbon à terre entassés

impossible de s’arracher au sol trop bavard des traces et histoires des hommes morts depuis longtemps

à quoi bon s’avancer tant tout est vrai ici à quoi bon bouger le sol comme les murs répète les voix que rien ne pourra effacer ni les luttes ni les lueurs ni les leurres jamais

la ville au loin on la rénove la nettoie de ses parasites hommes pauvres prisonniers chômeurs au temps indéfini n’en n’a que faire la ville de la misère et du port

tes jambes se plient tu t’écroules ventre contre terre noire la prends à pleines mains qui te recouvre

le vent souffle sur le port à lui faire prendre la mer
le vent souffle sur le port et toi d’en parcourir une dernière fois la marge

2

place de l’hôtel de ville être là
ceinture de béton percée de mille fenêtres droites et les gens de voir au-travers la place sur laquelle tu es et les autres comme toi par milliers les mains levées
d’un bras à un autre tissus tendus banderoles aux lettres noires manches retroussées on est au pied des colonnes dressées du pouvoir qui bientôt fléchira flanchera se couchera de côté on le sait
on demande l’unité l’art la paix et la paye des débouchés on demande et la ville autour de contenir nos voix de contenir la foule que d’autres plus loin à la balustrade du jardin regardent curieux ceux qui se battent à leur place et pour eux
les têtes tu sais d’où elles viennent l’hôpital renault total le port et l’enseignement toute la ville ici devant à attendre comme les tours reconstruites que tout se retourne se renverse s’équilibre
la ville est un mur on la croit un dedans et nous de ne nous y plaire comme si du jeu on pouvait être gagnants mais tout lâche la main comme le temps et on perd bien plus qu’on avait avant
les poteaux et les fenêtres dressés les dalles sablées de béton brut aux façades les halls vitrés et les corniches le métal noir des garde-corps et celui galvanisé des persiennes te font face l’architecture ici te surveille
le bruit monte de la place comme dans le ciel le soleil chaque jour et tous de recommencer les mêmes mots les mêmes chants et personne d’autre pour écouter et comprendre ce que le vent porte que les heures effacent
quelques bus de contourner la place des bus conduits par des non-grévistes des bus presque gris pour se fondre dans le ciel des bus aux passagers attentifs à cette foule réunie des bus comme dans un manège à tourner comme ça autour d’un axe sans fin sans but des bus il y en a peu en fait trois ou quatre et les autres d’être devant l’entrée de la mairie rempart d’acier le parking en est plein tous de travers à se demander comment sont arrivés là et comment pourront en repartir sans se cogner des bus à trois portes accordéons devant au milieu à l’arrière des bus aux tickets semblables aux portes qu’on plie pour les composter à la montée deux ou trois ou plus selon la longueur du trajet mais jamais moins un ici ça ne se dit pas ne correspond à rien
de la main on pourrait les pousser mieux les ranger les enlever si c’était pour jouer mais sérieux sont les hommes devant dressés et pleins de convictions poings levés
la place n’a pas d’armes et il n’y aura ni affrontement ni dénouement aucune issue favorable alors las les hommes de se répandre dans les rues orthogonales encore à parler des droits des congés et des collègues le mouvement de la ville de reprendre et la place de se vider
la rue aux arcades est une brèche irriguant le centre tout venant d’elle et la place un épanouissement en son extrémité tout s’y révélant mais la force se perd pareil et comme la vague sur le sable meurt le sol d’infiltrer et de ne laisser en surface que l’écume et l’usé
on les a poussés à déserter la ville laissée aux vents de l’argent
s’étaient battus pour elle pour nous pourtant
ils ont disparu avant

3

il y avait de la place dans la ville alors on a fait comme on pouvait avec celle là

un jour on a installé une piscine sur celle appelée gambetta celle qui verra une irruption culturelle prendre et redonner joie et espoir en la modernité en la ville en l’état

un simple bassin rectangulaire posé à même le sol occupant le quart nord-ouest et de montrer ainsi une diagonale de vide inverse et voir en son eau les alentours s’y refléter

les côtés étaient en fer comme de la tôle ondulée et blanche et peu hauts juste de quoi assis dedans s’immerger et pour les autres au pourtour d’en voir la surface et le miroir

une ceinture de bancs en limitait l’accès et dans son dos celui du commerce bassin géant port intérieur oublié des bateaux devenus trop grands depuis longtemps

les enfants se déshabillaient sur les bancs ou dans les bras des parents qui accompagnaient et enjambaient le bajoyer pour glisser dans une eau tiède et chlorée dont ils ne ressortaient qu’avec l’extrême difficulté de celui qui heureux voit la vie le rattraper

les voitures étaient garées autour et pas un arbre pour mettre la distance mais rien ne comptait plus que cette eau contenue et accessible ce bassin sur la place donnant vie

dans les rues voisines aucune raison de changer les habitudes et les passants juste de regarder sans cesser de marcher les enfants en-dedans à crier s’éclabousser jouer

on avait installé ce bassin sur l’idée d’un seul homme et personne de contrer alors on y est allé on l’a occupé le corps sous l’eau les yeux ouverts on a regardé la ville et ses blocs de béton quadrillés on a regardé le ciel que le vent se faisait fort de changer à chaque coup d’œil et ça a duré l’été ce bassin sur la place la piscine en ville et on a tout démonté laissant au sol la trace de la bâche et du sable qui servaient de fond et les bancs de mettre plus de temps à disparaître attendant de la municipalité un camion

un bassin à la bourse existait au modélisme il servait on n’a pas fait la différence on s’y est jeté et on a eu du mal à nous en sortir toute à nous qu’elle était la ville avec ses places ses rues ses quais ses jardins et ses bancs répandus comme aujourd’hui la publicité

4

il y a un quartier entre ville et port glissé un quartier aux bars fermés aux maisons abandonnées aux routes défoncées un quartier où tout pouvait renaître mais on a raté ça comme le reste raté le retour le renouveau raté les couleurs aux façades les sourires aux visages
c’est un quartier de quais aux pavés de grès venant de la côte plus au nord aux rails encastrés comme des cicatrices anciennes et de découper le sol sans plus rien laisser rouler mais le structurer comme la douleur la pensée et y voir encore les pêcheurs lancer des fils au bassin refermé sur lui-même vestiges d’écluses closes et pont tournant figé où quelques hangars fermés et vides abritent encore parfois des autos frileuses les nuits de brouillard
le bureau de la main d’œuvre de ne même plus servir à ça juste une halle voûtée aux nervures de béton bombées couvrant un espace comme creusé dans un corps chômage devenu raison pourtant le plongeoir y est encore au-dedans chaire ouvrière de laquelle on lançait les noms les destinations au port les affectations et les guichets pour la paye en pignon fentes de verre hygiaphones ronds et cette lumière venue du toit faisant du fond un horizon que seule une pendule lune de verre ponctue encore temps arrêté
le parking de l’embauche sur le côté d’avoir perdu cycles par centaines mobylettes et voitures pour des boîtes de fer aux couleurs rouillées conteneurs venus de l’autre bout du monde aux marchandises bradées comme les salaires des ouvriers qui les laissent faire
rien ne compte plus que ceux qui ont occupé la halle la place le quartier ce sont les hommes qui disparaissent
ils étaient partout à pied à vélo en voiture camionnette camion en masse en foule en lutte sous pression à vider les bateaux comme à remplir les péniches à charger décharger guider porter replier défaire et les heures de taper mieux que de l’église les cloches et de se prendre par la main de s’aider et eux de ne plus y être
printemps perdu
tu t’es assis au bord du bassin as mis une table et des chaises as lancé à l’eau des ballons comme on jette une bouteille
tu as posé des couleurs aux portes du hangar le faisant vibrer sous la lumière qui se reflétait de nouveau à la surface de l’eau
tu as investi les friches encerclées de murs de briques y as planté de grands tiges de métal rubans au vent
tu as éparpillé sur le quai des poches transparentes comme des oreillers et d’y voir au-dedans l’eau de la mer et les méduses prises au piège avant d’y poser la tête et de rêver
tu as fait circuler dans les rues un mètre cube de jardin que conduisait un enfant d’une main
tu as repris les boutiques fermées plutôt que de t’assoir sur les bancs de béton de la place de l’église
tu as construit sur l’écluse toute tissée de bois cageots ordonnés une cabane aux lumières radieuses architecture plus belle qu’à millions
et tu as planté à deux mètres de haut un jardin suspendu sur un sol friche asséchée de charbon et vu du dessous les racines comme promis un jour

5

la ville a son histoire devant derrière on la croit et de crier ça plus fort encore comme pour convaincre les éveillés mais rien n’y fait peuvent hurler finiront par taire

encore présente cette image d’un carrefour sorte de nœud aux rues liées rubans de pavés sans ligne blanche sans marque juste les jours de pluies y voir les façades se refléter et le ciel en miroir encombré de couvrir le sol mieux encore qu’au-dessus de nos têtes la ville et toute son urbanité
au nord un alignement d’immeubles et de maisons comme figé de contenir les vergers et jardins du pied de colline la côte dit-on de les cacher à la ville limitant son essor ses extensions
par les fenêtres pièces traversantes le vert apparaît comme un dedans interdit jardin écrin et les hommes d’y travailler selon les saisons d’y cueillir ce qu’ils mangeront et la rue d’en profiter extension secrète simple frontière une autre vie derrière
au sud le cours et ses arbres alignés descendant vers la gare et son campanile dressé affichant l’heure sur ses quatre côtés et le port plus en avant bassin vauban aux docks de brique et aux sacs de café impossibles à compter tant il y en a qu’on est venu superposer selon des règles précises d’équilibre jusqu’aux charpentes métalliques effilées des couvertures de tuiles
sur le cours enfilade de cafés aux stores tendus aux terrasses occupées et la place pour la foire et son palais des expositions simple bâtisse halle de béton dont on ne gardera pas plus de trace dans la ville future que des activités qui s’y sont déroulées fallait faire place ont tout rasé pourtant la foire l’emplit et les manèges d’éclairer le quartier de mille points de lumière colorés quand la nuit tombée tout se met en mouvement rouages géants véhicules de tailles réduites sur de fausses routes filant et ses hélicoptères boules comme faits d’une seule feuille de tôle aux trois pales de métal qui se mettent à tourner dans le ciel toi en dedans et l’impression de les manœuvrer à même pas dix ans
et les stands de tir aux bruits stridents si près des manèges d’enfants
et rien dedans de ridicule ni les jeux ni les gains ni les gens
du carrefour on a percé le rempart ouvert le nord du cours fait un prolongement effaçant les façades d’un coup éponge en main et la route vers la côte on a réalisée plaçant en son bout un tunnel aux voûtes de béton et de briques de verre mais le carrefour s’est perdu dans l’affaire et les jardins ont disparu comme le cours plus tard s’est éteint et les cafés et les librairies et le reste la misère

le rond point se nomme toujours ainsi mais plus de point ni de rond d’ailleurs juste des hommes s’effaçant devant les voitures rapides venant de la ville haute roulant vers la gare ou la regagnant en sens opposé qu’on évite désormais par un passage protégé
le nom du carrefour est resté comme si seul il suffisait

6

les brise-lames semblent vouloir se noyer qui avancent à la mer et de s’y frotter s’usent tant qu’en sont brisés plus qu’elle et le bois de devenir branches aux fruits de pierres rondes roulées avant de revenir en grains s’échouer
et la mer de toujours faire le même mouvement prenant la terre y posant galets et de repousser plus en dedans ses aménagements
et l’homme d’opposer grèves et parapets murs et remblais autant

les jours de grand vent on longe la digue sous les embruns de sel blanc et quelques galets volants

des galets on lui en a volés d’abord en mer cordon littoral qui protégeait l’estuaire puis sur l’estran à pleins wagons qu’on ose fier faire rouler à même la pierre train au charbon parcourant la baie parenthèse ouverte dont le nom n’en a pas encore l’usage
un train comme en campagne aller et retour longe la pleine étendue fragmentée de la plage et de passer sur les brise-lames comme des routes croisées sans y veiller simples passages nivelés
train entre mer et promenade risquant plus encore que jours de tempête un bateau sur les vagues flottant car du fer ne sait partir qu’en déraillant folie de travers couché sur le flanc la houle reprenant le charbon gris se répandant et la vapeur nappée de blanc de se confondre au ciel couleur de perle

une estacade cent fois détruite s’avance comme prenant la fuite et l’eau de l’encercler et de faire garde en son pied avant que de l’écrouler encore

les rails et la passerelle disparaitront épuisés devant le ressac infatigable et les galets

7

la rue était trop large trop large pour tout et ce n’est pas aux grues bouchant l’horizon de contredire

trois ou quatre voitures à peine et une seule de rouler les autres sur les trottoirs garées comme si il n’y avait pas d’autre choix et toi pareil adossé à un mur ne sachant où aller tant ici le vide grand

des poteaux électriques promenaient leurs fils d’un bord à l’autre de la rue en diagonale lacérant le ciel gris des nuages de la centrale et les grues à conteneurs insectes géants tête dressée

de la vie ici il y en a eu des enfants jouant dans les rues des poussettes à bout de bras des familles rentrant de l’école prêtes à goûter des tailles de haies le dimanche et des sapins illuminés en décembre mais le temps comme le reste passé

tu n’osais te retourner mais savais les hlm derrière disparus comme effacés et leurs habitants on ne garde pas ce qui fait honte

des maisons ne voir que les toits façades opaques pans fuyants teintes sombres et les murs d’être enceinte comme s’il y avait encore quelque chose à défendre

des arbres aucun

la route comme un fleuve bombée gris fer et le passage piétons bandes blanches de faire pont d’une berge à l’autre

de la terre pas plus

pourquoi rester

8

ville et boulevards fermés rues bouchées banderoles tendues barrières posées et la police partout répandue comme jours de grèves

ville occupée places prises port avancé prêt à inonder et les voix de monter moins d’heures plus de payes faut pas exagérer on aurait pu croire ça

mais pas ce jour-là des voix sur les toits des voitures break bariolées de publicités des convois radiotélévisés et des caravanes aux pieds des tours avant ceux des roues et la ville de devenir le décor d’un manège organisé chaque été autour du pays et de passer par là aujourd’hui

tu te mettras à la fenêtre tendant la tête hors du cadre de béton pour voir plus loin sans y parvenir et eux de tourner isolés ou en peloton juste au coin à cinquante mètres à peine de là qui t’échappent à chaque tour épreuve contre la montre

à la radio à la télé des images mieux que sur place diffusées et les commentaires en direct flots de paroles que d’une pression sur un bouton on pouvait couper mais ici rien à faire

9

il existe quelque part immeuble parisien aux pierres blanches aux fenêtres de bois aux balcons dans le vide lancés entouré d’un jardin aux arbres centenaires clôturé de grilles comme un palais quartier préservé et ascenseur de service doublant l’otis un riche collectionneur possédant entre livres rares et manuscrits signés sous une vitrine au cadre de métal cuivré avec alarmes et reports au commissariat central quelques dessins à l’encre sur papier de la ville telle que âgé déjà il l’avait imaginée

une galerie il y a longtemps près du luxembourg les avait présentés exposition de peu de jours sonner pour entrer photographies interdites et toi crayon à la main dans un carnet aux pages lisses et blanches tu les avais recopiées y ajoutant notes et impressions pour mieux te souvenir

trois cadres au mur faisaient face à la grande bibliothèque de bois vitrine pleine d’ouvrages période moderne et le type assis au fond du local à sa table de lire sans jamais faire attention à toi
il fallut du temps pour comprendre ce que le premier dessin racontait si peu de traits si peu d’indications vague forme de lunette galet détouré et comme contenues des formes d’algues dessinées sans que la main ne se soit levée espaçant quelques barres verticales disposées en quinconce précisément
il fallut du temps et s’asseoir aussi tant abasourdi tu étais par la découverte faite
au type brumeux assis sur un fauteuil au bois courbé blanchi et canné tu as dit pardon vous savez où c’est et sans même lever la tête de l’entendre répondre non ça t’a comme rassuré seul que tu étais maintenant secret gardé
tu savais qui avait deviné

second dessin une horizontale portée répétitions de courts traits verticaux comme des pilotis se reposant sur une ondulation hésitante un sol meuble de l’eau un marais et l’idée d’un second sol artificiel et décollé de naître socle géant pour la ville et habité aux parallélépipèdes soulevés

troisième dessin les doutes de ne plus être tu voudrais le crier le partager mais personne autour de toi d’autre que le type en velours tapi dans le fond de la pièce alors juste dessiner une croix et un centre marqué un pourtour rythmé de tirets parallèles et identiques espacés d’une végétation symbolisée
l’intention de faire de la ville rasée la première ville moderne ici esquissée

du passé était préservée la mémoire par le vide faisant le plein et sur le sol sec comme un désert après le tapis de bombes se dressait la ville en toute beauté

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un homme seul debout sur un piédestal habillé de noir faisait tourner le monde en rond le rejetant dans ses coins

bras tendus bras levés jambes fixes comme au socle attachées ses mains gantées de blanc pointaient des directions à suivre stoppaient les flux faisaient avancer parfois reculer aussi et la ville haute et la ville basse et l’ouest et l’est ici de se retrouver et de se mettre en rotation pour une courte révolution

les pneus étroits des voitures claquaient sur les pavés et lui de répondre homme-oiseau sifflet à la bouche insufflant des ordres mieux que des mots et elles d’obtempérer voitures grises ou noires comme sous les ordres d’un meneur lors d’une manifestation

la pharmacie voisine le cinéma rex le printemps ou le petit supermarché codec en construisaient le décor fond de scène théâtre circulaire aux entrées et sorties parfaites

pourtant arrivait que dans les rouages un grain se glisse qu’on dérape choc que tout s’arrête et la rotation et les gestes et la fête fin du manège le sifflet changeant de ton alerte et du flux ne restaient alors que la matière inerte

l’homme descendait de son cylindre qui se frayait un chemin entre les ternes carrosseries froissées pour parvenir aux pâles fautifs et eux de sortir des autos rouges de colère et de l’accuser lui l’uniforme c’est votre faute monsieur qui se mettait à crier circulez et rien de bouger témoins curieux furieux tous mêlés

la nuit des bâtons tubes néon emplis de lumière blanche prolongeaient ses mains mouvements incessants et cadencés comme sous un vent que personne d’autre ne sentait et les phares des autos autour de danser chorégraphie ballet à filmer

on posa un toit un jour au-dessus du socle découvrant tardivement qu’il pleuvait ici plus qu’ailleurs sur l’homme puis du tout on fit une bouchée installant des feux à foison aux lampes colorées pour les voitures les piétons et tout s’est effacé et la danse et le chef et les coups de sifflets et les signes-mouvements blancs la nuit au bout des gants

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il y avait eu ce métier ramasseur de décombres et toi de faire ça aussi jeune que ce sol retourné la ville à l’envers rangeant les pavés en files régulières et les tuiles comme des livres à l’étagère
tu ramassais amassais ils déplaçaient matelassaient le lit des rues à même la poussière pavés replacés nouvelle voie comme pour mieux assourdir encore le bruit des bombes incendiaires et les voix d’avant
ils allaient recouvrir ainsi la ville pour un temps juste pour attendre que le reste dans les têtes renaisse

à tes pieds mille traces mais comment savoir à qui elles appartenaient

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des berges et marais de l’estuaire on voyait le fleuve se perdre en mer

champs de roseaux fauchés une fois l’an et au beau milieu un bateau paquebot géant béant comme échoué et envasé sur une banquise de blé en mouvement

le sol était de terre pétrole en surface et fleurs en dedans et tu y étais allé en famille femme et enfants grands-parents prendre l’air un dimanche de printemps

chacun de tourner en tous sens courant les enfants tête au niveau des herbes heureux enjambant comme une forêt un géant le plus petit dans les bras à étendre son regard comme on les tend pour embrasser un paysage trop grand

une fourgonnette 4L au loin semblait retenir le paquebot le freinant comme un remorqueur un cargo dans le port et de faire tache blanche sur la coque noire du monstre éteint avant démantèlement

indifférente au paysage bien plus qu’au sol et à la terre ta famille semblait ne rien voir du fond de scène ni le paquebot échoué ni le déploiement des tuyaux d’inox crachant des fumées opaques et bleutées aux senteurs violentes et épaisses alors que vous déjeuniez

13

une salle
un bar
des tables au formica imitation bois
un comptoir panneaux collé cuivre pvc au zinc brillant et occupé
plafond haut lumière basse
du monde partout attablé debout accoudé à parler

un type seul à lire un quotidien buvant un café
un autre assis chope de bière vidée mains en coque sur les oreilles pour mieux entendre cette femme lui faisant face chapeau sur la tête aussi blanc que ses cheveux que sa peau que sa veste que ses nuits traits tirés
une autre femme au fond de la salle au téléphone ampoule fade allumée dès qu’on ouvre la porte de la cabine
( aux ptt au pied de la tour avant c’était pareil enfilade de cabines aux portes de bois oculus vitré façon de voir si elles étaient occupées et les gens en entrant d’allumer la lumière et de s’y enfermer pour mieux entendre la famille éloignée )

le sol on le dirait fait de carreaux cassés puzzle reconstitué et le mur au dos du bar de pièces assemblées motifs réguliers répétition parfaite relief en briques de terre sculptées et l’étagère devant d’inox aux bouteilles alignées toutes couvertes d’un doseur à alcool boule transparente pique cœur carreau trèfle sérigraphiés et en dessous les verres retournés sur un tapis de publicité

des hommes au comptoir en bras de chemise à parler politique
une femme en tablier qui de la tête acquiesce et de la main sert les boissons commandées

au mur les prix affichés comme les horaires en gare tableau rainuré aux lettres de plastique emboîtées et tout le monde de passer avant de prendre son train un café



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écrit ou proposé par : Emmanuel Delabranche
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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 janvier 2018.